19 avril 2024

Interview de Still Underworld (Bleu comme le ciel, Day Dreamer…)

À l’occasion de la Japan Expo 2023, nous avons eu la chance de rencontrer Still Underworld, l’autrice de Bleu comme le Ciel et Day Dreamer, deux titres parus sur WEBTOON. Elle publie également Coffee Time sur WEBTOON Canvas.

Auteur de webtoon romance Still Underworld

Still Underworld à la Japan Expo 2023

Bonjour, Still Underworld. D’entrée de jeu, quand on lit tes deux séries Originals, ce qui frappe, sont les thèmes. Ils sont assez sombres – la solitude, le deuil, la difficulté à s’accepter… Qu’est-ce qui te pousse à écrire sur ces sujets-là ?

Ce que j’aime dans le fait de raconter une histoire, c’est que ça me d’échapper à la réalité tout en explorant quand même des sujets assez lourds par le biais de mes personnages. Ainsi je traite ces thèmes tout en les mettant un peu à distance.

J’aime aussi observer la manière dont les lecteurs réagissent. Mais je ne crée pas ce type d’histoires dans le but de forcément les partager.

À la base, ce sont juste des histoires que j’ai en tête. Un univers se construit progressivement dans mon esprit, comme c’est le cas pour Ryan, le personnage principal de Day Dreamer. Ce n’est qu’ensuite que je formalise l’histoire, si je décide de la publier.

Tu te compares au personnage de Ryan. Est-ce qu’on peut dire que tes personnages représentent différentes parties de toi ?

Oui. Je mets beaucoup de moi dans mes personnages, du coup j’y suis assez attachée ! Et je pense que ce que les gens aiment le plus dans la manière dont je les écris, c’est qu’ils sont très humains.

C’est un peu bateau de dire ça, mais la plupart des webtoons populaires coréens relèvent de la romance un peu clichée, avec des archétypes de personnages très codifiés. Ce qui diffère chez mes personnages, c’est que même s’ils correspondent à quelques clichés, ils ont aussi beaucoup de défauts et une façon de voir le monde qui n’est pas forcément parfaite. Malgré cela, ils parviennent à évoluer dans le monde, à trouver leur chemin. Je pense que c’est ce qui plaît à mes lecteurs.

Webtoon BL boy's love romance et drama Day Dreamer

Day Dreamer @WEBTOON

En effet, dans Day Dreamer, Ryan était très imparfait, même si ses défauts étaient compréhensibles. Malgré tout, il reste le personnage principal, et en tant que lecteur, on le soutient quand même.

Oui, c’est très touchant de voir les gens s’attacher à des personnages qui ne sont pas forcément bons.

Day Dreamer est un BL (Boy’s Love). Bleu comme le ciel n’en est pas un, mais aborde quand même le sujet de l’homosexualité. On voit que certains auteurs de BL choisissent de parler d’homophobie dans leurs histoires, et d’autres non. Toi, tu en parles. Est-ce que c’est important pour toi ?

Oui, je pense que c’est important. Je sais que j’ai des lecteurs qui sont très jeunes, et qui soit sont confrontés à ce genre de situation, soit le seront plus tard. Ma portée n’est pas énorme, et je ne prétends pas éduquer la jeune génération, mais j’avais envie de donner un peu de visibilité à ce genre de problèmes. C’est important de voir à quel point ces événements peuvent négativement impacter quelqu’un.

Bleu comme le ciel était en fait censé être un BL. Mais mon éditeur m’a dit qu’il vaudrait mieux faire une romance classique. Je me suis dit : « Pourquoi pas, ça permettra d’attirer plus de lecteurs », et j’ai eu l’idée d’aborder quand même des sujets LGBTQ+ via cette romance hétéro supposément classique. Ce que j’ai voulu faire avec le personnage de Lana, notamment, c’est montrer que ces problèmes concernent tout le monde, même ceux qui n’appartiennent pas à la communauté LGBTQ+. Il ne s’agit pas seulement d‘attirer l’attention des lecteurs sur ce qui peut arriver, mais aussi de leur dire : « Attention, ne faites pas ce genre de choses, ne soyez pas haineux, soyez compréhensifs, éduquez-vous, essayez de ne pas perpétuer les mauvais comportements qu’on peut avoir appris des générations précédentes. »

Le personnage de Lana permet de transmettre cela. C’était drôle d’écrire ce genre de personnage principal, mais c’était aussi très compliqué. Elle est innocente dans le sens où elle ne connaît pas grand-chose au monde : elle absorbe ce qu’elle a appris, par exemple de ses parents, et le régurgite tel quel. Mais du coup, elle est raciste et homophobe. Je me demandais comment les lecteurs allaient réussir à s’attacher à elle. C’est pour ça que toute la première partie de l’histoire est écrite du point de vue de Seth, qui est conscient de ses défauts mais peut voir au-delà. Il sait que ce n’est pas parce qu’elle est haineuse mais plutôt ignorante, et il tient à elle. Ça permet de la montrer sous un autre jour avant que ces sujets ne soient abordés.

Webtoon romance et drama Bleu comme le ciel

Bleu comme le ciel @WEBTOON

En tout cas je pense que traiter ces thèmes a aidé beaucoup de personnes, car j’ai reçu pas mal de messages de lecteurs qui me parlaient de leur propre expérience. Je me suis dit que c’était cool que des gens fassent leur coming out grâce à cette histoire ! Un lecteur m’a aussi dit : « Grâce au personnage de Rowan, je comprends mieux ce qu’une de mes amies est en train de vivre et ça m’a permis de pouvoir l’aider un peu. » C’est génial ! (rires)

En parlant de tes lecteurs, tu les sollicites souvent. Dans Day Dreamer, tu demandais leur avis à la fin de certains chapitres. Et dans Coffee Time, ils aident à construire l’histoire grâce à des sondages. Comment t’es venue l’envie de les faire participer?

Je crée des histoires depuis très longtemps, et une de mes méthodes principales pour le faire, c’est à travers le jeu de rôle. C’est une forme d’histoire écrite à plusieurs mains. En général, j’assurais le rôle de directrice : les joueurs décidaient de leurs actions, mais je les orientais, je créais le synopsis et les personnages non joués, etc. Donc j’adore l’improvisation, et c’est comme ça que la plupart de mes histoires ont été créées. D’ailleurs, à la base, Day Dreamer était un jeu de rôle que j’ai fait avec une amie, même si je l’ai beaucoup remanié pour qu’il colle au format webtoon. Et comme le webtoon est un support digital, publié toutes les semaines, j’ai pu avoir des retours rapides des lecteurs. Je me suis dit que je pouvais en profiter. Sans compter qu’impliquer les lecteurs à l’histoire leur permet de s’y attacher encore plus.

La Japan Expo doit être une super occasion de rencontrer tes fans.

Oui, c’est génial ! Certaines personnes s’arrêtent sur le stand parce qu’elles apprécient les illustrations, mais d’autres sont des lecteurs. C’est déjà bien de pouvoir lire leurs commentaires, mais voir les visages et les réactions en vrai, c’est encore mieux !

Côté création de webtoon, tu as publié deux séries sur WEBTOON Originals. On sait que le rythme de travail d’un auteur de webtoon est très soutenu. La question est un peu bateau, mais comment ça s’est passé pour toi ?

J’ai failli crever ! (Rires)

Est-ce que tu as pu trouver ton rythme entre les deux séries ou c’est toujours difficile ?

Je pense y arriver prochainement, mais pour l’instant ce n’est pas encore ça. Day Dreamer était ma première série. Je sortais à peine de l’école et je ne savais pas comment faire un webtoon. J’ai fait un burn out. C’est pour ça que j’ai attendu un ou deux ans avant de commencer une autre série. En plus, j’étais quasiment toute seule pendant toute la durée de parution. Enfin, j’ai eu des stagiaires pendant deux semaines, et ça m’a un peu aidé, mais il fallait les former, et parfois repasser derrière eux. C’était stressant.

Globalement, je ne savais pas comment m’y prendre et je cherchais encore mon style… Du coup je travaillais sept jours sur sept, avec 8 à 15 heures de travail par jour et au moins une ou deux nuits blanches par semaine !

Et sur Bleu comme le ciel, tu t’en es mieux sortie ? Tu avais des assistants.

Oui, j’avais deux assistants pour la couleur. Ils posaient les bases de couleur et les ombres basiques. Puis je rajoutais les lumières, les ambiances, les tons bleus si c’était une scène de nuit, etc. Ils m’ont beaucoup aidée, et je les aime ! Mais le rythme restait très soutenu. Surtout, mon style de dessin a évolué entre les deux titres. Mon nouveau style demande plus de temps. Quelle erreur ! (rires) Ça reste donc beaucoup de boulot. Utiliser des décors en 3D m’a quand même beaucoup aidée. Avant, je les faisais tous à la main, mais j’ai cédé. Je me suis dit que ce n’était plus possible.

Ce qu’il faut savoir, c’est que nos contrats avec WEBTOON spécifient un nombre de cases à produire par épisode. Le mien prévoyait 55 panels, donc 55 dessins. Pour te donner une idée, si tu passes 1 heure sur un dessin, tu travailles 55 heures par semaine.

Ça fait plus de 10 heures de travail par jour si tu veux un week-end !

Oui, surtout que pour réaliser un panel, il y a n’y a pas que les dessins à faire – il faut aussi faire le storyboard, c’est-à-dire la mise en page, et ajouter les dialogues et les onomatopées. Le dessin lui-même se fait aussi en plusieurs étapes : sketch, lineart, couleur et décor. C’est beaucoup plus qu’un simple dessin, sachant que ça peut déjà être « chaud » de faire juste un dessin en une heure seulement, surtout s’il y a beaucoup de personnages sur l’image. Dans Bleu comme le ciel, certaines cases incluent les quatres personnages principaux.

Webtoon romance et drama Bleu comme le ciel

Bleu comme le ciel @WEBTOON

C’est pour ça que nous, les auteurs, utilisons certaines techniques pour gagner du temps. Par exemple, dans beaucoup de webtoons, un certain nombre de cases zooment sur les visages. C’est plus rapide à dessiner qu’une illustration avec plusieurs personnages et un fond. Certaines cases peuvent aussi être réutilisées d’un épisode à l’autre – les lecteurs le remarquent parfois ! Certains auteurs les reprennent telles quelles, d’autres les modifient un peu. Ils peuvent par exemple reprendre le visage et changer le reste.

J’imagine qu’on s’habitue à ces méthodes à mesure qu’on gagne en expérience ?

Oui, cest ça.

Tes deux séries WEBTOON Originals sont terminées. On dit souvent que le plus dur, c’est la fin. Tu la connais déjà quand tu te lances, ou tu scénarises au fur et à mesure ?

En général, quand je scénarise une histoire, je commence par la fin. Puis je détermine le début et quelques scènes que j’aimerais voir apparaître entre les deux. Il s’agit ensuite de relier les points. J’ai donc une ligne directrice, mais elle me permet d’improviser autour de ces éléments.

Quand on signe un contrat avec Webtoon, ils nous demandent un résumé complet et un résumé épisode par épisode. Mais j’aime improviser, alors c’est ce que j’ai fait pour Day Dreamer : plusieurs portions de l’intrigue ont été ajoutées au fur et à mesure. La narration pouvait donc paraître un peu compliquée pour certains lecteurs au début de l’histoire.

Je n’ai pas trouvé que c’était confus ! Je dirais plutôt que c’est mystérieux et intriguant.

Tant mieux (rires) !

Cela ne pose pas de problème à WEBTOON que tu modifies ce qui a été décidé à l’avance ?

Je pense que c’est du cas par cas. Ça dépend de l’éditeur en charge du titre. Le mien me laissait beaucoup de liberté sur le scénario, mais je sais que d’autres auteurs ont des éditeurs qui les orientent et conseillent plus. Chaque façon de travailler a ses avantages et ses inconvénients. Moi j’étais satisfaite car j’aime être libre et improviser. D’autres préfèrent être plus accompagnés.

Tu as recommencé à publier Coffee Time, une série WEBTOON Canvas que tu avais commencée entre Day Dreamer et Bleu comme le Ciel. Tu comptes te concentrer dessus pour l’instant, ou tu as des projets à venir?

Je prévois de continuer Coffee Time, mais j’ai aussi un projet prévu pour la fin de l’année. Je ne peux pas donner trop de détails, mais je vais tester de nouvelles choses : je serai au dessin mais pas au scénario ! Donc l’histoire ne portera pas ma patte.

C’est parce que je voudrais développer mon dessin, et voir ce que ça fait de vraiment travailler en équipe. Avant, même quand j’avais des assistants, c’était moi qui prenais en charge l’ensemble du projet (scénario, storyboard…). Là, il y aurait une personne au scénario et au storyboard, moi au dessin, une pour les décors et une autre pour la couleur.  Mais ce n’est pas encore confirmé.

Ça m’intéresse vraiment d’essayer de nouvelles façons de créer le webtoon. Le concept de l’artiste qui travaille seul sur son projet de A à Z est vraiment typique de la culture française et belge. Mais je pense que pour les artistes de webtoons qui travaillent ainsi, cette carrière risque de ne pas être tenable sur le long terme – beaucoup sont en burn out, et leurs webtoons en arrêt. En Corée, au contraire, beaucoup de titres sont réalisés en studio, donc avec beaucoup de participants et de budget.

Il s’agirait donc de trouver une manière plus viable de travailler ?

Oui. Quel que soit le projet initial, comme le webtoon est un format qui nécessite de travailler vite, il y aura forcément des choses qu’on ne pourra pas dire ou faire. Des parties de l’histoire ou une portion de la qualité du dessin devront être sacrifiés. Je sais que pour beaucoup d’auteurs perfectionnistes – donc presque tout le monde ! (rires) – c’est très dur de lâcher prise. C’est pour ça que beaucoup ont du mal à déléguer des tâches, par exemple à des assistants.

Est-ce que tu pense que cette évolution doit se faire pour que les auteurs français restent compétitifs ?

Je crois, oui. Après, personnellement, je n’aime pas tant que ça le dessin. Ce que je préfère, c’est raconter des histoires, quel que soit le support. Le webtoon est juste le moyen le plus optimal que j’aie trouvé pour partager une histoire facilement et rapidement, interagir avec une communauté, et intégrer de la couleur (je pensais d’abord faire du manga, mais la couleur m’a beaucoup intéressée). En plus, comme c’est un format numérique, on peut rajouter des choses, comme de la musique. C’est ce que j’ai fait dans Bleu comme le ciel.

Tu as pourtant décidé de te consacrer au dessin sur ton prochain projet. C’est pour pouvoir t’améliorer en tant que créatrice de webtoon ?

Oui !  J’ai envie d’améliorer mon niveau en dessin – côté illustration je suis contente, mais je perds en qualité à cause du rythme de création d’un webtoon, qui est très rapide. Je veux m’améliorer. Et c’est aussi pour voir si j’arrive à déléguer. Enfin, comme ce ne sera pas mon histoire, j’aurai l’espace mental pour travailler sur d’autres histoires !

Webtoon Still Underworld

Une planche réalisée par Still Underworld

En tout cas, on espère bientôt retrouver Still Underworld sur un nouveau projet. Merci d’avoir répondu à nos questions !

 

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Quoi ? Comment ? Le webtoon était à la Japan Expo ? Eh oui ! Notre compte-rendu à découvrir ici.

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