19 avril 2024

Interview d’Ulysse et Gaspard Gry, les auteurs du webtoon « Un Monde en Pièces »

Bonjour à tous, aujourd’hui, ce sont deux auteurs de BD que nous avons le plaisir d’accueillir. Ulysse et Gaspard Gry vont nous parler de leur BD numérique, format Webtoon « un monde en pièces » mais qui comporte de belles surprises.

La chute du fou, extrait de « Un Monde en pièces » de Ulysse et Gaspard Gry. Et oui, vous avez bien vu, il y a des animations dans cette BD.

Bonjour Ulysse et Gaspard Gry, nous souhaitions vous rencontrer pour « Un monde en pièces », une BD qui a démarré au format numérique scrolling vertical, type Webtoon, avec des animations intégrées, et qui a été ensuite éditée au format papier aux éditions Presque Lune. Trois tomes sont déjà sortis et le quatrième est en préparation.

D’où vous est venu l’idée de décliner un polar socio-politique dans un monde basé sur les échecs ?

Ulysse : C’est tiré d’un premier projet de BD que j’avais, la psychose de Korsakov, et qui racontait l’histoire d’un homme qui était fou car il buvait trop. Il avait complètement perdu la mémoire. Et il s’est réveillé un jour au milieu du désert, il avait contracté une psychose de Korsakov, ce qui arrive au grand buveur. Il se baladait dans le désert il pensait être seul au monde. Il questionnait la société, et il lui arrivait des grands délires car il était fou. A la fin, il arrive dans une ville qu’il imaginait peuplée de pièces d’échecs. Il croisait des pions, des tours, des cavaliers, plein de pièces comme ça il hallucinait complètement, et il mettait toute la BD à comprendre qu’il n’y avait pas de fou dans les pièces qu’il voyait et que le fou de l’histoire c’était lui. Il comprenait à la fin qu’il était fou. C’était ça, l’histoire de la psychose de Korsakov. En retravaillant mon projet, en en parlant avec Gaspard, on se disait que cette ville peuplée d’échecs était très intéressante et qu’on pouvait en tirer quelque chose car il y avait toutes les règles de la société à explorer.  On a creusé cette voie, on a enlevé le personnage principal pour s’intéresser à son rêve, la ville des échecs. Le thème des échecs appelait le côté polar, le côté noir.

Gaspard : Oui, on a creusé la métaphore, la société à travers les échecs était hyper riche. Chaque personnage peut correspondre à un rôle dans la société, il y avait un super matériau, on est parti de la métaphore des échecs pour parler actu, politique. De par nos formations, nos métiers, ça nous touchait. Il y a un biais pour raconter cela et en pus c‘est graphique, on a voulu rebondir sur l’actu, il nous fallait une trame narrative, un support pour raconter tout cela. Et on est parti sur une série polar, mais un polar politique pour traiter des thèmes qui nous motivaient. On voulait montrer la politique du côté un peu noir. Au sens figuré…

Ulysse : c’est pour cela qu’on est du côté des noirs sur l‘échiquier. Et comme les échecs parlent de stratégie, de tactique, de comment dominer l’autre, ça parle de politique et on a décidé de faire du plateau d’échecs un polar noir politique.

Au départ, Qu’est-ce qui vous a fait opter pour une BD numérique, et pourquoi le format du Webtoon, en scrolling vertical ?

Gaspard : on a été inspiré sur le scrolling vertical par une BD de Boulet, un auteur que j’adore, que l’on suivait pas mal et qu’on suit toujours. C’est l’histoire d’un type qui chute, en pixel art, dans un long scrolling vertical, ça nous avait donné une claque. On cherchait comment organiser notre histoire, on trouvait cela hyper bien, marquant, vraiment nouveau.

Ulysse : comme on scrolle à l’infini, il y a une surprise tout le temps.

Gaspard : c’est un mouvement naturel, on dévoile l’histoire au fur et à mesure. C’est aussi un mélange de plein de trucs qu’on aimait bien. Un autre qui m’avait marqué…

Ulysse : Ma toyota est fantastique,

Gaspard : Une autre histoire de Boulet. Il racontait, son enfance, les voyages à l’arrière de la voiture avec ses parents et on voyait les lumière qui défilaient, c’était beau. Ca fonctionnait avec des gifs intégrés dans les cases. C’était très marquant. Et on s’est dit, quitte à faire notre BD en numérique, autant faire des expériences intéressantes.

Ulysse : A l’époque, j’étais graphiste pour le servie web de canal plus, j’étais dans les innovations graphiques, je voulais tester ça, et essayer avec Un monde en pièces. Le web nous permettait de faire lire notre histoire au public pour qu’elle ne soit pas que pour nous non plus.

Gaspard : On voulait toucher un public mais on n’était pas édité. Le web nous permettait de nous auto publier et de faire lire à des lecteurs, de faire partager notre histoire. Tout simplement.

C’est drôle cette découverte de ces deux histoires de Boulet qui vous ont inspiré et aidé à trouver votre style, qui est différent au final. Et justement, comment vous êtes-vous réparti le travail sur cette série et comment se déroule votre collaboration ?

Ulysse : On écrit à deux les grandes lignes du scénario.

Gaspard : On discute aussi à deux pendant très longtemps. On échange, on apporte nos idées, voir de quoi on veut parler, on se pose mille questions, on fait des schémas, et quand on a une ou plusieurs histoire qui nous plaisent, après, on propose un découpage par scène. Et quand tout cela est bien ok, quand on a une ossature, on se répartit le travail. Je prends l’histoire scène par scène et je les rédige plus en profondeur, j’écris les actions, les dialogues et Ulysse, après, met cela en dessin. Après, on rajuste, on échange et on améliore.

Ulysse : Oui.

Tu passes direct de l’écriture au dessin, sans storyboard ?

Ulysse : Si, je fais un storyboard, des petits croquis sur des feuilles A4. je vois, par exemple, la scène tient sur 5 à 6 pages, je fais des croquis pour me guider et je mets le dessin au propre. Encrage, travail du noir. Maintenant, je dessine sur tablette numérique.

La pluie battante sur le fou et Caïn. une case de Ulysse et Gaspard Gry.

Au départ, quand vous vous êtes lancés en numérique, vous aviez aussi ce système de storyboard à la verticale, car il y a un vrai travail de composition qui utilise la verticale.

Ulysse : Tout a fait, avec mes feuilles A4, au départ, on avait commencé en BD traditionnelle et on s’est dit que ça méritait d’être sur le web alors j’ai repensé le truc, et j’ai agrandi des cases. Ca m’a permis d’amener plein de nouveautés, de jouer avec tout ça, le scroll, le fou qui chute, des noir et blanc qui viennent se percuter, le scroll a amené beaucoup pour le dessin, et j’ai continué. Et quand on est passé en papier avec Presque Lune, je suis repassé en format planche et j’ai recomposé les pages. Le scroll, c’est bien par rapport à la narration, ça permet énormément de surprises et il y a un côté, quand on lit, fatalité. On scrolle, on chute, et on s‘enfonce avec les personnages, on est vraiment aspiré dans la chute.

Gaspard : c’est l’histoire d’une chute, on a la chute d’un personnage au départ et la chute d’un système. Avec le scroll, ça marche vraiment bien. Le format renforce le thème de l’histoire.

Tu disais que tu est passée à la tablette, au début, tu dessinais en traditionnel, papier et encre ?

Ulysse : Oui, les premières planches sont à l’encre, au départ j’avais mis de la couleur mais je l’ai vite enlevée. Le jeu d’échecs justifiait le noir et blanc. Mais c’étaient des tonnes d’encre, c’était long. En plus, je suis gaucher et je faisais des tâches sur toutes les planches quand je bougeais le bras, alors quand j’ai vu qu’on pouvait passer sur tablette, j’ai pris une wacom et aujourd’hui, je suis sur Ipad.

Tu as vu un gain de temps à travailler à la tablette ?

Ulysse: Oui, un énorme gain de temps ! C’est moins de plaisir que de dessiner sur du papier, mais le gain de temps est un vrai avantage.

Le noir et blanc est vraiment totalement adapté à votre récit. Une des pierres angulaires de « Un Monde en Pièces » est cette foison de référence aux jeux d’échecs, mais aussi à notre quotidien (comme les magazines, les affiches publicitaires, les visuels qui ornent la ville), comment avez-vous décidé de creuser si loin ?

Gaspard : C’est un jeu, c’est la partie musique de l’écriture et du dessin, c’est arriver à trouver des références, trouver comment ça pourrait se passer, trouver des astuces, des jeux de mots, c’est une partie du plaisir de ce projet aussi.

Ulysse : On se plonge totalement dedans et on imagine tout ce que pourrait être le monde en jeu d’échecs.

Gaspard : C’est un défi, essayer d’en trouver de nouvelles à chaque tome, on est content quand on y arrive. Là, sur le tome 4, on trouve encore des choses, parfois y en a trop, il faut faire le tri, c’est une autre dimension du projet qui fait qu’on prend du plaisir à faire cela.

Ulysse : Quand on lit, on est plongé dans un univers qui fonctionne et qui est plus grand que ce qu’on pense. Je trouve que c’est important.

Oui, ça contribue à l’immersion, et on relit pour chercher les allusions, les références qu’on a surement ratées.

Ulysse : Il y a plein de détails, on s’éclate à faire ça, c’est un jeu entre nous, comme disait Gaspard.

Détroit, le pion, dans la rue, une case de Ulysse et Gaspard Gry. L’adaptation de notre monde aux échecs passe par plein de références, comme dans cette case.

Aujourd’hui, votre Webtoon a été édité en papier chez Presque lune. Comment s’est passé cette rencontre ?

Ulysse : Il nous a donné rendez-vous dans un bar. C’est nous qui l’avions contacté au départ.

Gaspard : On a mis la BD sur Facebook, on a été publié sur Slate, ça nous a amené plus de vues. On a tenté le challenge digital à Angoulême on s’est dit que si tout cela marchait, il pouvait y avoir une version papier. On a démarché les éditeurs qui nous intéressaient, et dedans, il y avait Presque Lune, il nous a répondu, ou il nous a contactés par le web, je ne sais plus, et c’est parti.

Ulysse : Ivan Apostolo, de Presque Lune, a tout de suite bien capté notre univers, notre esprit, ce qu’on voulait faire, ça nous a rassurés.

Gaspard : Il était passionné par l’histoire.

Chez Presque Lune, il y a beaucoup d’auteurs étranger, internationaux, europe de l’est, amérique, Asie… y a-t-il d’autres Français que vous ?

Ulysse : Il n’y en a pas d’autres. C’est assez cool car quand on part en festival, avec l’équipe Presque Lune, on est en colo de vacances ! (rires)

Gaspard: C’est un peu Erasmus. (rires)

Ulysse : On rencontre des auteurs chinois, hollandais… C’est incroyable, on voit plein de BD différentes. Mais je crois que Presque Lune cherche plus de Français maintenant. On est les premiers.

Le troisième tome est sorti l’année dernière, vous travaillez sur un quatrième tome ?

Ulysse : Oui, on a fini d’écrire le quatrième tome, mais c’est un gros travail, on a pris le temps de soigner le quatrième et le cinquième en même temps.

Gaspard : Pour articuler le quatre et le cinq, comme on approche de la fin, il faut bien maîtriser l’ensemble de ce qui reste à raconter.

Ulysse : Il me reste vingt-trois ou vingt-quatre scènes à dessiner, je vais probablement y passer l’année.

Gaspard : Il me reste la moitié des scènes à dialoguer, pour que ce soit prêt pour le dessin.

Le cinquième tome sera le dernier ?

Ulysse : Oui, ce sera la conclusion, on a la fin. Ce sera une pentalogie, on pourrait dire (rires).

Si, à l’époque où vous vous êtes lancés, un site comme Webtoon vous avait permis de publier une BD en scrolling vertical avec des gifs, auriez-vous publié sur cette plate-forme ?

Ulyusse : Bien sûr, ça aurait été génial.

Gaspard : On cherchait ça à l‘époque, on n’a pas trouvé de plate-forme adaptées à notre format. Il y avait beaucoup de turbomédia. Nous, en 2016, quand on a sorti notre BD, il n’y avais pas de possibilités de le faire sur une plate-forme.

Ulysse : On aurait adoré, on aurait trouvé d’autres lecteurs, ça aurait été trop cool.

La question posé par Ulysse te Gaspard Gru, qui prête à réflexion…

Pour vous, comment se profile l’avenir de la BD numérique ?

Gaspard : Je pense que le vertical va marcher, c’est le format qui se démarque, les gens vont aller plus vers les écrans, c’est déjà le cas. J’ai essayé différents formats, et c’est le vertical qui me paraît le plus naturel. Il ne faut pas essayer de reproduire la page qui se tourne, ça peut marcher pour certains projets, mais ça ne peut pas être général.

Ulysse : C’est une habitude, sur toutes les applis, les réseaux, on scrolle. J’avais lu qu’on scrolle quatre-vingt-treize mètres avec notre pouce par jour, la taille de la statue de la liberté. Après, il faut des formats avec une économie, pour que ça fonctionne, des abonnements, qu’est-ce qui pourrait marcher ? Un format à la Netflix ?

Gaspard : Il ne faut pas avoir peur de ça non plus avec la crise du papier. Je suis hyper attaché aux livres, j’ai plein de BD, mais les jeunes générations n’ont pas cette habitude et vont lire sur écran. Il ne faut pas aller contre le sens de l’histoire, souvent, il paraît que les nouveaux médias s’additionnent et n’annulent pas celui d’avant, ça peut être complémentaire au papier. La télé n’a pas effacé le cinéma ni la radio.

Ulysse : Il y aura peut-être moins de BD papier vendues, et plus en numériques sur le web, mais au final, il y aura autant de lecteurs.

A côté du tome quatre, sur quels projets travaillez-vous en ce moment ?

Ulysse : Je viens de finir une nouvelle BD qui sortira au printemps, un western climatique et post apocalyptique : Pour quelques degrés de plus. Ca se passera au Texas en 2100 et il fera très très chaud. On suivra comment Josh Harper va arriver à s’en sortir quand il fait 60°C et qu’il y a des ouragans, des tornades et des sectes cannibales ! Ce sera un grand road-movie qui sortira chez Presque Lune aussi au printemps. Et je suis en train de réfléchir à lui donner une version numérique, mais faut que je vois comment faire ça.

Gaspard : J’ai un autre travail, j’ai peu de temps. Du coup, à côté du boulot, je travaille à terminer cette longue aventure d’Un monde en pièces.

Ulysse : Ca fait huit ans qu’on est dessus !

Gaspard : Oui, c’est vrai.

Où peut-on vous suivre pour connaître vos travaux ?

Ulysse : on a une page Instagram où on met les nouvelles planches, les avancées du projet, nos passages en festival…

Gaspard : On annonce les dédicaces, on a aussi une page Facebok.

Ulysse : Je travaille avec un galeriste, l’atelier du neuvième art, un galeriste sur le web qui n’a pas de galerie physique. Je dessine des originaux à la peinture d’Un monde en pièces et régulièrement, il y a des nouveaux originaux qu’il poste.

Le compte insta :

https://www.instagram.com/unmondeenpieces/

La galerie :

https://xn--atelierdu9meart-3mb.com/ulysse-gry/

Le lien pour la BD chez Presque Lune :

https://www.presquelune.com/un-monde-en-pi%C3%A8ces-1

LA lumière clignotante. Et ses reflets sur les personnages. Un case de Ulysse et Gaspard Gry.

Ulysse et Gaspard Gry, merci beaucoup d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.

Gaspard : Merci, c’est super de revenir sur l’origine du projet, et sur la version numérique de la BD.

Ulysse : On n’en a pas parlé, mais les gifs que nous avons mis dans certaines cases amènent un côté très proche du cinéma. Comme on est sur une ambiance film noir, ça marche, on amène des effets de pluie, de vent, ça crée une atmosphère, avec les volute de cigarette. Ca nous a vraiment plus de faire cela.

Gaspard : Oui, c’est vraiment très passionnant de travailler sur ce projet.

David

David Neau

Scénariste pour le jeu vidéo, le cinéma et le podcast, Auteur-dessinateur de la BD numérique Zéda, Chroniqueur Web sur la BD sous toutes ses formes, Réalisateur de courts-métrages animés, Formateur à la BD numérique

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